Le Vieil Armand m’évoque une montagne comme botoxée. Y’a tellement d’implants de béton et de ferraille là-dedans…, mais je t’explique pourquoi.
D’abord me voilà partie à cueillir des mûres mûres qui me murmuraient de les dévorer. J’ai appris un nouveau mot, accroche-toi il arrive : echinococcose. Transmise par les renards qui pis… qui urinent dessus. Mais avec les mûres à un mètre du sol, à moins d’un renard parachutiste qui larguerait sa cargaison façon canadair avant de se fraiser dans les ronces, je me sentais tranquille.
Après l’abri Baratin, et la chapelle Sicurani, premiers signaux qu’on arrivait sur la Grande Guerre, j’ai commencé à ressentir les lieux avec mes cinq sens (comme dirait Camille), la vue de ce béton armé, les piaillements des oiseaux qui ont oublié la tragédie, l’odeur de la poudre dans mon imagination, le toucher de ces pierres centenaires, et un goût d’amertume et de tragédie. Note ça, c’est beau, pour le jour où quelqu’un écrira ma biographie, on pourra le ressortir.
Bref, respect solennité, faut que tu écrives des trucs sérieux ma grande. Moi tous ces jeunes soldats, ça m’émoust… je veux dire ça m’émeut… ça me rend triste et me comble de désespoir. On estime que la Mangeuse d’Hommes, comme on surnomme la montagne, a pris trente mille vies. C’est dingue, la promiscuité, dire que les Allemands dormaient à quelques mètres des Français, tous ces jeunes soldats que j’aurais pu… mais tais-toi, idiote ! On a dit article sérieux aujourd’hui !
Tout là-haut, à 957 mètres d’altitude, il y a le mémorial, le cimetière, et la grande croix dont l’érection date de… Quoi encore ? Bon alors je corrige pour les âmes chagrines : dont la mise en place date de 1930. Puis un cheminement dans les tranchées étroites, vers la Roche Sermet et sa vue idéale sur le Grand Ballon, qui me fait penser qu’avec cette chaleur, je m’en descendrais bien un ! Et voici la sculpture, dont la réalisation (ça va, comme ça ?) date de 1921, en l’honneur du 152ème R.I., coriaces combattants surnommés les Diables Rouges. Ils ont conquis le sommet et à défaut d’autre chose, mon cœur.
Dans la descente, voilà la Cantine Zeller, implantation initiale de l’état-major allemand, devenu espace d’exposition, de détente, et même de spiritualité avec sa petite chapelle en bois. A côté du bunker, on trouve la taverne des poilus. J’ai foncé direct dedans pour voir car les poilus, moi, ça me met dans… Non ! On a dit respect, réfrène-toi espèce de gourde ! Et j’apprends que d’abord, Poilu ça prend un « P » majuscule. Et tu sais d’où ça vient ? Eh bien parce qu’à l’époque, la barbe, c’était un signe de courage et de virilité, alors ces braves soldats, on a fini par les appeler les Poilus. Je ferais remarquer que je sais être courageuse aussi lorsqu’il s’agit de retirer un bouchon de liège récalcitrant, mais mes poils sous les aisselles ne me vaudront jamais le surnom de Poilue. C’est injuste !
Une fois rentré, t’écoute un truc genre le Miserere d’Allegri en travaillant tes photos, et t’en as la chair de poule, au point que… Non, pas de grosse poule ! Tu crois que je t’attendais pas sur celle-là ? Bref, tu te dis que tous ces gens sont entrés dans l’Histoire par les petites tranchées et surtout par la grande porte. Sans doute aucun d’entre eux n’a pensé une seule seconde qu’un siècle plus tard le lieu de leurs souffrances serait devenu un site touristique. Depuis mon 21ème siècle, je vous rends hommage, messieurs, je vous tire mon chapeau, enfin ma casquette de randonnée.
Karina-Iris
#hartmannswillerkopf #randonneegaylesbienne
Photos : Daniel, Dominique

















































