Aujourd’hui j’ai souffert. Oh, pas que physiquement, c’était facile dans les vignes, lumière d’automne, village perché avec fond brumeux, je me serais crue en vacances ailleurs. Non d’abord j’ai souffert du gosier parce qu’entourée de vignes sans une goutte de vin à portée !
Et ensuite parce que, les vendanges faites, pas le moindre vigneron qui m’aurait fait visiter sa hotte, m’aurait fait goûter ses grappes, ou m’aurait embarquée pour un tour derrière le pressoir. Rien. L’aridité affective, le désert sentimental, et pas une lichette de nectar pour me consoler. Faut que je revienne quand le viticulteur de mes songes vaporeux viendra tailler la vigne. Il m’apprendra les gestes de base en guidant mes mains de ses paluches virilement velues et là, je fondrai pour lui, je me liquéfierai pour son regard ténébreux, nous cueillerons ensemble les fruits pas défendus des vendanges tardives. Et soudain, au détour d’une rangée de pinot gris, sous un gracieux coassement de corbeau hivernal, son regard se… Pardon ? Il croasse ? Hé non mon canard, il me susurre des… Comment ? Ah le corbeau ? Mais on s’en fout du corbeau !
Oui bon, ça va, ça va, j’ai compris, je remets mon sac à dos, je m’essuie le fond de mon pantalon mouillé puisque j’ai eu la bonne idée de m’assoir une minute sur un muret glacé. Oui on marche, OK, on a que ça à faire de toute manière. Oui je ronchonne, et d’ailleurs je ronchonne quand je veux. T’avais qu’à respecter ma pause méditative, môsieur le guide.
Et en plus, c’est quoi, là, devant moi ? C’est une montée, non ? Non ? Ben c’est vachement bien imité alors. Pfff. Je me drape dans ma dignité ; j’évite de le faire dans ma cape de pluie d’une parce qu’il pleut pas, deux parce que chaque fois je me prends les pieds dedans et je finis trois mètres plus loin dans la même position renversée qu’une tortue périmée.
Bon. Chemin faisant, nous croisâmes le destin d’un arbre fruitier rare. Son fruit ressemble à une petite pomme à moitié pourrie, ou à une grosse mirabelle recyclée, et il se mange blet. C’est une corme (dite corme de brume quand il y a du brouillard). Et l’arbre logiquement est appelé un cormier.
Les petites natures en tirent le cormé, une boisson gazeuse légèrement alcoolisée, donc sans intérêt pour Sainte-Karina-Iris qui s’en servait dès le VIIème siècle pour fabriquer de la sorbette, une vraie eau-de-vie. Un truc qui vaut le coup, quoi ! C’est d’ailleurs à cette occasion qu’elle se fit chourer un miracle qu’elle avait en projet : transformer de l’eau en vin, ce qui n’avait plus été réalisé depuis quelques siècles. Mais occupée par les minutieux réglages de son alambic médiéval, elle fut obligée de goûter le breuvage à maintes reprises et l’ivresse la prit sournoisement. C’est ainsi qu’elle émergea d’un sommeil bitureux quelques jours plus tard alors que l’alambic en surchauffe avait évaporé sa création et que tous les pigeons du monastère s’étaient mis à hiberner malgré eux. Or sur ces entrefaites, les vignerons locaux constatèrent cette année-là une très mauvaise récolte et vinrent s’en plaindre, puisqu’ils ne pourraient plus livrer assez de tonneaux de vin blanc pour satisfaire la soif de la Sainte.
C’est là qu’intervint une autre Sainte, Patronne des Lavandières, Sainte-Hune, qui reprit l’idée à son compte et fit couler du vin à la place de l’eau dans la fontaine du village. Tu penses bien qu’à son réveil, Sainte-Karina-Iris l’avait plutôt mauvaise mais, bonne joueuse, elle participa activement à la fête et du coup, se rendormit pour quelques jours.
Mal lui en prit car c’est alors que l’on baptisa le village du nom de Sainte-Hune, pour créer Hunawihr. Puisque je t’apprends pour finir que ce « wihr », ça vient de « weiler » ou « willer », qui veut dire groupe d’habitations, mots eux-mêmes dérivés du latin « villare » qui désignait quelque chose comme des habitations. Alors que le village eût dû s’appeler Karinawihr ! Et pan, pour la culture !
Karina-Iris
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